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Il s'en est fallu de peu
J'aperçus cet homme un jour que je
prenais le métro.
Le soleil était d'attaque, et par conséquent, de crainte de me faire frapper de
plein fouet par ses rayons destructeurs, qui s'en prenaient déjà au touriste
innocent qui ne pense même pas aux brûlures, trop excité par la découverte d'un
monde inconnu jusqu'alors de lui-même, je descendis les escaliers conduisant à
cet univers souterrain où serpentent sans cesse de nombreux trains bondés d'une
incroyable quantité de personnes, qui, comme moi, cherchent à se déplacer vite
sans risquer les morsures du soleil, le métro. Comme je le disais donc, un homme
attira mon attention.
Il
était vêtu d'un complet bleu, trop chaud pour qu'on ait seulement l'idée de le
porter par une telle journée. Il tournait en rond d'un air énervé, en raison
peut-être de la chaleur, quoique ses yeux trahissent une certaine angoisse qui
semblait s'accroître de minute en minute. Amateur de romans policiers et doté
d'une imagination un peu trop fertile, j'envisageais déjà toutes les
possibilités plus extravagantes les unes que les autres quant à l'explication de
ce qui se changeait presque en terreur chez cet homme. N'ayant rien de spécial à
faire pour le moment que de fuir le plus possible la canicule, je décidai de
jouer au Sherlock Holmes et de le suivre. Je commençai donc à examiner le
suspect, il devait avoir dans la trentaine, il se passait les mains dans les
cheveux par intervalle de secondes, probablement un effet nerveux causé par un
grand stress ou par une grande répugnance à l'attente. Il augmentait le pas,
sortit un briquet et une cigarette, qu'il fuma sans même qu'on ait l'impression
qu'il l'appréciât une seule seconde. Le métro avait du retard, l'homme regarda
sa montre anxieusement et murmura à voix basse quelque blasphème contre, qui
sait, Dieu lui-même, où encore, pris d'une frénésie violente, contre toute chose
matérielle ou psychique pouvant l'entourer.
Quand le métro arriva, l'homme laissa échapper un léger soupir de soulagement.
Il entra avec précipitation, avec le secret espoir que cela allait le faire
démarrer plus vite. J'embarquai en même temps que lui sans avoir même semblé
remarquer sa présence, mais continuai néanmoins de l'observer attentivement. Il
regardait maintenant sa montre, il ne voyait rien d'autre que les secondes et
les minutes qui avaient l'air de lui paraître une éternité, et dont il ne
détacha son regard qu'au moment où il devait descendre. L'on sentait sourdre
sous les traits de son visage, une irrépressible tension, malgré les efforts
qu'il devait faire pour qu'elle passe inaperçue. Hippodrome d'Auteuil, il sort en trombe, franchit quatre à quatre les marches le
séparant encore de la sortie, passe violemment et avec fracas les portes
battantes de l'hippodrome, toute son énergie, retenue douloureusement, semblant
enfin se libérer jusqu'à l'affolement, ignorant totalement la chaleur étouffante
qui semblait interdire une telle agitation. Brandissant une grosse liasse de
billets, il se rua au guichet et lança dans un cri désespéré avant même de
l'atteindre : " Cinq mille gagnant sur le sept, cinq mille gagnant sur le sept!
". Tout essoufflé, il jeta les billets froissés sur le comptoir. Une main
s'empara du tout et la porte se ferma bruyamment, au son d'une sonnerie
stridente qui le galvanisa. " Je ne peux pas le croire, juste à temps! Juste à
temps! J'ai parié gros et je vais gagner là un montant énorme! Pour sûr!",
s'écria-t-il, complètement exalté, prenant les gens à témoin. Je n'étais pas sûr
de comprendre ce qui se passait : j'avais suivi l'homme en courant, l'ayant vu
la dernière fois avec un visage pétri d'anxiété et maintenant, le voilà
complètement fou de joie. Je m'en allai donc, bien déçu par la tournure que
prenait mon " enquête ", mais après réflexion, je remontai l'espionner quand
même juste pour voir si son empressement en valait bien la peine.
Quand
je le rejoignis, la course avait pris fin. Il se retourna vers moi, le visage
livide, blanc comme un linge, les yeux hagards d'un homme complètement ruiné. Il
s'en était fallu de peu... qu'il n'échappât à son destin.
Vadim Schneider, mars 1999
(concours littéraire Collège Brébeuf 1er prix
2ème secondaire,
Prix d'excellence de la Coopérative Brébeuf)
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