Vadim Schneider

Site officiel de la famille de Vadim

"... vivre de tout, de chaque instant ..."(extrait de 'La course')

 

 

 

Il s'en est fallu de peu

 

J'aperçus cet homme un jour que je prenais le métro.
Le soleil était d'attaque, et par conséquent, de crainte de me faire frapper de plein fouet par ses rayons destructeurs, qui s'en prenaient déjà au touriste innocent qui ne pense même pas aux brûlures, trop excité par la découverte d'un monde inconnu jusqu'alors de lui-même, je descendis les escaliers conduisant à cet univers souterrain où serpentent sans cesse de nombreux trains bondés d'une incroyable quantité de personnes, qui, comme moi, cherchent à se déplacer vite sans risquer les morsures du soleil, le métro. Comme je le disais donc, un homme attira mon attention.

 

Il était vêtu d'un complet bleu, trop chaud pour qu'on ait seulement l'idée de le porter par une telle journée. Il tournait en rond d'un air énervé, en raison peut-être de la chaleur, quoique ses yeux trahissent une certaine angoisse qui semblait s'accroître de minute en minute. Amateur de romans policiers et doté d'une imagination un peu trop fertile, j'envisageais déjà toutes les possibilités plus extravagantes les unes que les autres quant à l'explication de ce qui se changeait presque en terreur chez cet homme. N'ayant rien de spécial à faire pour le moment que de fuir le plus possible la canicule, je décidai de jouer au Sherlock Holmes et de le suivre. Je commençai donc à examiner le suspect, il devait avoir dans la trentaine, il se passait les mains dans les cheveux par intervalle de secondes, probablement un effet nerveux causé par un grand stress ou par une grande répugnance à l'attente. Il augmentait le pas, sortit un briquet et une cigarette, qu'il fuma sans même qu'on ait l'impression qu'il l'appréciât une seule seconde. Le métro avait du retard, l'homme regarda sa montre anxieusement et murmura à voix basse quelque blasphème contre, qui sait, Dieu lui-même, où encore, pris d'une frénésie violente, contre toute chose matérielle ou psychique pouvant l'entourer.

 

Quand le métro arriva, l'homme laissa échapper un léger soupir de soulagement. Il entra avec précipitation, avec le secret espoir que cela allait le faire démarrer plus vite. J'embarquai en même temps que lui sans avoir même semblé remarquer sa présence, mais continuai néanmoins de l'observer attentivement. Il regardait maintenant sa montre, il ne voyait rien d'autre que les secondes et les minutes qui avaient l'air de lui paraître une éternité, et dont il ne détacha son regard qu'au moment où il devait descendre. L'on sentait sourdre sous les traits de son visage, une irrépressible tension, malgré les efforts qu'il devait faire pour qu'elle passe inaperçue. Hippodrome d'Auteuil, il sort en trombe, franchit quatre à quatre les marches le séparant encore de la sortie, passe violemment et avec fracas les portes battantes de l'hippodrome, toute son énergie, retenue douloureusement, semblant enfin se libérer jusqu'à l'affolement, ignorant totalement la chaleur étouffante qui semblait interdire une telle agitation. Brandissant une grosse liasse de billets, il se rua au guichet et lança dans un cri désespéré avant même de l'atteindre : " Cinq mille gagnant sur le sept, cinq mille gagnant sur le sept! ". Tout essoufflé, il jeta les billets froissés sur le comptoir. Une main s'empara du tout et la porte se ferma bruyamment, au son d'une sonnerie stridente qui le galvanisa. " Je ne peux pas le croire, juste à temps! Juste à temps! J'ai parié gros et je vais gagner là un montant énorme! Pour sûr!", s'écria-t-il, complètement exalté, prenant les gens à témoin. Je n'étais pas sûr de comprendre ce qui se passait : j'avais suivi l'homme en courant, l'ayant vu la dernière fois avec un visage pétri d'anxiété et maintenant, le voilà complètement fou de joie. Je m'en allai donc, bien déçu par la tournure que prenait mon " enquête ", mais après réflexion, je remontai l'espionner quand même juste pour voir si son empressement en valait bien la peine.

 

Quand je le rejoignis, la course avait pris fin. Il se retourna vers moi, le visage livide, blanc comme un linge, les yeux hagards d'un homme complètement ruiné. Il s'en était fallu de peu... qu'il n'échappât à son destin.

Vadim Schneider, mars 1999
(concours littéraire Collège Brébeuf 1er prix  2ème secondaire,
Prix d'excellence de la Coopérative Brébeuf)